L’humour médiéval dans les marges des manuscrits anciens

Source : site « Des rois, des dieux et des héros ».

L’image idyllique que nous avons des moines concentrés sur leur travail de rédaction de codex ou de manuscrits à l’époque médiévale ne doit pas nous faire oublier que c’était aussi une tâche laborieuse, lente et fatigante.

De même que nous écrivons des dessins dans les marges de nos notes d’école lorsque nous nous ennuyons ou sur des escapades sur les médias sociaux pendant les heures de bureau ou après un marathon de soumissions d’essais ou de thèses, les moines médiévaux faisaient aussi les leurs.

Scène du Nom de la rose (1986)

Le fait d’écrire dans les marges d’un livre est appelé marginalia, un terme inventé par Samuel Taylor Coleridge, un poète et philosophe britannique qui a accumulé un tel volume d’annotations dans les marges des livres qu’il a lus tout au long de sa vie que cinq livres ont été publiés à ce jour uniquement pour compiler et assembler ses marginalia.

« Cependant, la pratique elle-même est bien antérieure à Coleridge ; auparavant, de brèves notes insérées dans les marges d’un livre étaient appelées scholia, et celles-ci remontent au moins au premier siècle avant J.-C. À cette époque et jusqu’au 15e siècle de notre ère, les compilations de scholia étaient d’usage courant et suscitaient beaucoup d’intérêt chez les chercheurs et les lecteurs. »

Le terme marginalia ne s’applique pas seulement au texte écrit, mais aussi aux dessins, comme dans le cas des manuscrits médiévaux illustrés.

Vous trouverez ci-dessous quelques échantillons de l’humour de l’époque ou des phrases qui nous montrent l’humeur de l’éditeur.

Les phrases en marge

« Que la voix du lecteur honore la plume de l’écrivain. »

« Cette page n’a pas été écrite très lentement. »

« Dieu merci, il fera bientôt nuit. »

« Hélas, ma main ! »

« Ô ma main ! ».

« En écrivant, je me suis figé, et ce que je n’ai pu écrire à la lumière du soleil, je l’ai terminé à la lueur des bougies. »

« Saint Patrick d’Armagh, délivrez-moi de l’écriture. »

« Comme le marin reçoit le port dans lequel il navigue, le scribe reçoit la dernière ligne. »

« L’écriture est excessivement monotone. Il courbe le dos, obscurcit la vue, tord le ventre et les côtés. »

« Comme c’est triste, petit livre ! Un jour viendra où quelqu’un dira en lisant vos pages : la main qui les a écrites n’est plus. »

Illustrations à l’humour médiéval

Dans l’image suivante, nous voyons comment une religieuse arrache les pénis d’un arbre à phallus dans le Roman de la Rose, illustration située vers 1325-1353.

Source : Paris, Bibliothèque nationale de France, MS. Fr. 25526, f. 106v.

Puis nous avons deux hommes sans tête qui se préparent à se battre, une image ironique et critique au sein de l’œuvre :Bréviaire de Renaud et Marguerite de Bar, créé entre les années 1302-1305.

Source : Verdun, Bibliothèque municipale, MS 107, f. 99v.

L’image suivante appartient aux Heures d’Engelbert de Nassau, et a été produite en Flandre vers la fin du XVe siècle. On y voit un singe recevant une armure des mains d’une dame.

Source : site internet « Of Kings, Gods and Heroes ».

L’eschatologie faisait partie de la culture médiévale, il existe des études qui indiquent qu’en fait ces affichages n’avaient pas la connotation actuelle de dérision ou de dénigrement. Au début du Moyen Âge, les fonctions corporelles n’étaient pas considérées comme obscènes, comme elles ont commencé à l’être à partir de la Renaissance. Dès lors, les dessins impliquant des prêtres ou des rois faisant leurs besoins physiologiques étaient tolérés.

Dans l’image suivante, nous trouvons un ogre tirant une flèche dans le dos d’une autre créature, ceci dans l’œuvre le Psautier de Rutland de l’année 1260.

Source : British Library Royal MS 62925, f. 87v.

Un autre échantillon scatologique est le suivant, où un évêque nu châtie un ecclésiastique avec des flatulences. Ceci dans le psautier de Gorleston, produit vers 1310-1324.

Source : British Library Royal MS 49622, f. 82r.

Et les lapins tueurs ont une histoire bien plus ancienne qu’on ne le pense. Voici l’un d’eux à quelques secondes d’assassiner nul autre qu’un roi.

Source : British Library Royal MS 49622, f. 13v. Psautier de Gorleston, vers 1310-1324.

Nous présentons maintenant le plus ancien exemple de marginalia sur le sujet d’une sorcière chevauchant son balai. Elle se trouve dans un manuscrit de 1451.

Source : site web « Des rois, des dieux et des héros ».

Deux autres cas nous montrent deux des visiteurs les plus réguliers des bibliothèques ou des salles de rédaction. L’un de ces invités était les chats, qui étaient autorisés à habiter afin d’éliminer les ennemis du papier : les souris.

Pour autant, il arrivait que les chats laissent aussi leur empreinte. Comme dans le cas d’une amanuence de 1420 aux Pays-Bas, qui a fait uriner un chat sur son manuscrit. Ce que l’éditeur a fait, c’est de laisser le reste de la page blanche et de dessiner un chat avec la malédiction suivante :

« Il ne manque rien ici, mais une nuit, un chat a pissé dessus. Maudit soit le maudit chat qui a pissé sur ce livre pendant la nuit à Deventer… Et très prudent quand on laisse des livres ouverts la nuit dans des endroits où les chats peuvent venir. »

Source : site internet « Des rois, des dieux et des héros. »

Les autres personnages présents autour des manuscrits étaient des souris. Parfois, leur présence a inspiré des écrivains comme Hildebert, un amanuensis tchèque du 12e siècle. Sur la photo, une souris a grimpé sur sa table et mange le fromage. Hildebert ramasse une pierre dans l’intention de la jeter sur la souris et écrit la malédiction suivante :

« Maudite souris, tu m’agaces toujours, que Dieu te détruise ! »

Source : site internet « Des rois, des dieux et des héros ».

Alors, la prochaine fois que vous écrirez une note dans la marge du livre que vous lisez ou que vous dessinerez quelque chose dans votre carnet pour passer le temps, souvenez-vous que vous maintenez la longue tradition des marginalia.

Notes de bas de page

Díaz, M. « Marginalia : l’art de prendre des notes sur les livres que l’on lit » dans Hipertextual.

« Marginalia et humour médiéval », dans Of Kings, Gods and Heroes.

Idem.

Bibliographie

Díaz, M.  » Marginalia : l’art de prendre des notes sur les livres que l’on lit « , dans Hypertextual.

 » Marginalia et humour médiéval « , dans Of Kings, Gods, and Heroes.

Stanford, O.  » Naughty Nuns, Flatulent Monks, and Other Surprises of Sacred Medieval Manuscripts « , dans Collectors Weekly.

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